« À PROPOS DU VIRUS DE LA GRIPPE H1N1 » (AVRIL 2009)
Entretien avec le Pr. Patrick BERCHE, chef de service de microbiologie à l’hôpital Necker-Enfants malades.
Enregistré le 30 avril 2009
Comment est apparu ce nouveau virus ?
Il s’agit d’un nouveau virus de la grippe. Quand ceci apparaît, la population n’est pas immunisée.
Celui-ci viendrait des élevages de porcs au Mexique, c’est un hybride entre une souche humaine, une souche de porc et une souche aviaire.
Il est apparenté au virus de la grippe espagnole H1N1 et se propage actuellement au Mexique et dans d’autres pays à la suite de transports aériens.
Y aura-t-il, selon vous, une pandémie ?
D’après l’OMS, on est au niveau 5 sur une échelle de 6. Tout porte à croire qu’un virus nouveau, qui se propage dans l’espèce humaine d’homme à homme, sera très difficile à arrêter. Et donc, il se pourrait fortement que l’on se dirige vers une pandémie.
Craignez-vous une forte mortalité pour les patients infectés ?
C’est très difficile à dire car dans les deux dernières pandémies, celle de 1957 et celle de 1968, la mortalité était de 0,1%, c’est-à-dire qu’une personne sur mille mourait. Ce qui a quand même fait 1 à 2 millions de morts dans le monde.
Dans celle de 1918, qui est très particulière et qui a commencé aussi au mois de mars, il y a eu à peu près 2 à 4% de mortalité ; pratiquement toute la surface de la terre a été contaminée, et cela aurait entraîné 50 à 100 millions de morts dans le monde.
On dit que nous sommes bien protégés en France. Les mesures prises jusqu’à présent vous semblent-t-elles pertinentes et que préconisez vous ?
Le plan est un plan contre la grippe aviaire, qui tue à 60%, donc nous sommes dans un problème différent.
Toutes les précautions ont été prises en France, nous avons un stock d’antiviraux (Tamiflu), des antibiotiques, des masques, et les moyens de prendre en charge les patients à l’hôpital en réanimation.
Une mesure très importante pour limiter la propagation de l’épidémie est que les gens qui sont atteints de symptômes mineurs restent à la maison et soient traités comme pour une grippe saisonnière, ce qui évitera de diffuser le virus.
Les mesures très efficaces sont celles qu’ils mettent en oeuvre au Mexique actuellement, du fait de la crainte d’extension de l’épidémie : ils ont interdit toutes sorties du domicile durant 5 jours ! C’est une mesure extrême mais très efficace. Comme la grippe a une incubation courte (1-7 jours, 2-3 en moyenne), en quelques jours les patients vont se débarrasser de leur virus ( se « tarir »), et ils ne seront plus contagieux. De plus, avec l’approche de l’été peu propice à la diffusion du virus, on peut s’attendre à la disparition de l’épidémie. Mais on peut craindre une seconde vague épidémique quelques mois plus tard à l’automne.
Donc la mortalité semble faible dans les pays occidentaux comme les Etats-Unis par exemple... Elle semble plus forte au Mexique. C’est une chose à confirmer car des chiffres contradictoires ont été avancés. Au Mexique, on a d’abord parlé de 50 et 150 morts présumés sur 1900 cas, mais le nombre de cas de grippe doit être beaucoup plus important car 24 états sur 32 du Mexique sont atteints. Maintenant, on ne parle plus que de cas documentés par les examens virologiques, qui sont bien sûr beaucoup plus faibles.
Selon vous, combien de temps peut durer cette épidémie ?
Cette première phase, du fait de son arrivée tardive proche de l’été, risque d’être relativement courte et pourrait ne durer que quelques semaines. En général, une grippe pandémique dure deux à trois mois et se passe en plusieurs vagues.
Il y a une première vague au printemps et une deuxième vague, comme pour la grippe espagnole par exemple, à l’automne et en hiver ; cette vague peut être beaucoup plus mortelle car une caractéristique du virus de la grippe est sa capacité rapide de s’adapter au cours des passages interhumains. Le virus peut évoluer dans l’espèce humaine pour devenir plus virulent, d’abord dans une première phase, et il est possible qu’au retour du virus à l’automne, nous ayons à faire face à un virus beaucoup plus virulent.
Mais, fait important, on aura peut être eu le temps de fabriquer un vaccin car on a isolé la nouvelle souche contre laquelle les industriels vont fabriquer des vaccins, et les vaccins contre la grippe peuvent être très efficaces. On peut espérer qu’en octobre, on en aura probablement assez pour tout le monde.
Comment peut-on expliquer la différence de mortalité entre ce que l’on observe au Mexique et ce que l’on observe aux Etats-Unis ?
C’est assez énigmatique. On sait qu’il s’agit du même virus. S’agit-il d’une plus grande sensibilité au Mexique du fait de la précarité des populations de ce pays ? S’agit-il d’une sous-estimation du nombre de cas sans gravité ?
Tout porte à croire que le virus va se propager vers les pays pauvres, dont la population représente les deux tiers de l’humanité. Là-bas, il n’y aura pas de contre-mesures, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de masques, pas d’antibiotiques, pas d’antiviraux, pas d’accès aux soins. Il est donc à craindre que l’on ait une mortalité beaucoup plus élevée que dans les pays occidentaux, car, au cours de la grippe espagnole, beaucoup de personnes sont mortes de surinfections bactériennes.
Il y aura un problème d’accès aux soins et, comme toujours dans ce type d’épidémie qui peut toucher le monde entier, c’est souvent dans le tiers-monde où l’on a à déplorer la plus grande mortalité.
Est-ce que toutes les personnes contaminées par le virus vont avoir la grippe ?
Lorsqu’un virus de la grippe atteint une population, l’on voit habituellement qu’énormément de gens sont infectés par exposition au virus. Peu vont développer la maladie. Beaucoup seront asymptomatiques et élimineront de faibles quantités de virus quelques jours. La plupart de ceux qui seront malades présenteront une maladie relativement bénigne dont ils vont finalement guérir facilement.
Un petit nombre des patients symptomatiques, entre 1 pour 1000 ou 2%, suivant la pandémie, vont développer une pneumopathie grave dont ils vont mourir. Il sera très difficile d’arrêter l’épidémie puisqu’un certain nombre de patients en incubation, sans signes cliniques donc (l’incubation durant 2 à 3 jours), ou de patients asymptomatiques vont éliminer du virus dans leurs sécrétions respiratoires durant quelques jours, ce qui peut permettre la propagation de l’infection.